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Mémoire et transmission : le Centre d’accueil des Français d’Indochine a célébré ses 70 ans

septembre 10, 202619 min read

La traditionnelle danse du dragon, organisée par l’ARAC, a animé la soirée du 15 août devant plus d’un millier de personnes réunies au CAFI.

Au cœur des paysages vallonnés du Lot-et-Garonne, le Centre d’accueil des Français d’Indochine célébrait ses 70 ans d’existence. Trois jours de commémorations, de rencontres et de festivités ont réuni anciens résidents, descendants et habitants de la région, jusqu’à rassembler quelque 1 500 personnes samedi soir autour de la cuisine vietnamienne et de la traditionnelle danse du dragon. 

Aux abords du centre-ville de Sainte-Livrade-sur-Lot, dans le Lot-et-Garonne, le CAFI [Centre d’accueil des Français d’Indochine] célébrait ce week-end ses 70 ans d’existence. Deux ans après la défaite française de Điện Biên Phủ et les accords de Genève qui mettent fin à la guerre d’Indochine, les premières familles rapatriées arrivent dans la commune en avril 1956. À la fin de cette même année, 1 211 personnes vivent dans le camp, parmi lesquelles 754 enfants. Du 14 au 16 août, plusieurs associations liées au camp, notamment le CEP-CAFI [Collectif des Eurasiens pour la Préservation du CAFI] et l’ARAC [Association des Résidents et Amis du CAFI], ont proposé leurs propres rendez-vous à l’occasion des 70 ans. Cérémonies d’hommage, expositions, projections, spectacles et rencontres autour de la mémoire du camp se sont succédé pendant trois jours. Le samedi soir, l’ARAC organisait sa traditionnelle fête du 15 août.

Après un repas servi en plein air, Brigitte Evin, styliste et ancienne résidente du CAFI, présentait un défilé retraçant en six tableaux l’histoire du camp, du départ du Vietnam à la transmission de sa mémoire aujourd’hui. Membres de l’association et descendants du CAFI ont défilé devant plus d’un millier de personnes, avant la traditionnelle danse du dragon et une soirée dansante. Comme chaque été, anciens résidents et nouvelles générations héritières de cette histoire sont nombreux à y revenir. Un retour que certains décrivent par l’expression vietnamienne « về quê » : « rentrer au pays », retrouver le lieu de son enfance et de ses racines. 

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Des visiteurs s’informe au cœur du CAFI.

Au cœur du site, un château d’eau se dresse face à une petite pagode bouddhiste et aux quatre baraquements encore debout parmi les 36 initialement construits pour un projet de poudrerie qui ne verra jamais le jour. Entre les bâtiments, certains se recueillent devant des photos d’archives, exposées sur les murs grisâtres aux fenêtres bordées de bleu et masquées par des rideaux en bambou. Un album débordant de souvenirs attire les visiteurs. Sur l’une des pages, un texte retient l’attention d’une femme venue d’un village voisin. « Le camp était bien plus qu’une promesse de vacances. C’était celle d’un voyage. Un voyage chargé d’odeurs, celle forte et tenace des cyprès, celle beaucoup plus douce et subtile des épices et du bétail », peut-on lire en haut de la double page. Le texte est signé Philippe Vandjour, descendant de l’une des familles résidentes, qui a passé ses étés ici.

Un lieu de recueillement

Assis autour d’une table de jardin, Raoul Sinnouretty prend un verre avec ses amis. « Je fais entièrement partie de ce camp. J’ai vécu là toute mon enfance. Maintenant, je reviens tous les étés pour me ressourcer, pour revoir tous les amis. Pour nous, ici, c’est le quê hương [notre terre d’attache]. Mais nous, on a deux quê hương : un en France et un au Vietnam. Quand on va là-bas, on se sent chez nous, on va voir la famille restée au pays », sourit-il. Autour de la table, on parle vietnamien. « Mais c’est le vietnamien du camp », explique l’homme en riant. « On ne connaît pas tous les pronoms et termes de politesse, comme “em”, “cháu” ou “bà”, donc on utilise des pronoms plus informels, comme “mày” ou “tao”. C’est peut-être moins poli, mais c’est notre manière à nous de nous appeler avec affection. »

Une autre ancienne résidente s’amuse : « À l’époque, le téléphone n’existait pas encore au Vietnam, alors, quand je suis revenue au pays pour la première fois, je ne savais même pas comment le dire ! Dans le camp, on avait en quelque sorte notre propre langage, un mélange de vietnamien du Nord, du Sud et du Centre, avec des mots directement tirés du français. Comme le mot “docteur”, qui se dit “bác sĩ” au Vietnam, mais nous, on disait “đốc-tờ”, directement tiré du français. »

Plus loin, à l’ombre des pins parasols, Chris, 47 ans, a passé sa vie au CAFI. Elle continue d’habiter le lieu. « Je reçois du monde aujourd’hui ! Moi, je n’ai jamais quitté le camp. Mes grands-parents sont des rapatriés d’Indochine, je suis de la troisième génération. C’est une grande date aujourd’hui, ces 70 ans. Notre histoire est de plus en plus mise en lumière. C’est toute une vie de combat, on sort petit à petit de l’oubli. Ce lieu est empreint d’une lourde histoire. Nos parents et nos grands-parents, ce sont les oubliés de France. Ce genre d’événement nous permet de nous rappeler, de ne pas oublier nos ancêtres et de les honorer d’une certaine manière. »

Aujourd’hui, quelques descendants et anciens habitants vivent encore sur le site, désormais largement transformé en quartier de logements sociaux. « C’est important aussi de parler des gens qui restent ici. On ne parle pas souvent de ça, mais il reste encore quelques habitants, comme moi, qui vivront toujours au camp. C’est bien de parler des jeunes aussi, c’est eux qui perpétuent notre histoire », soutient Chris.

Des activités pour les plus jeunes

Les enfants lors de la chasse aux trésors au CAFI.

Les festivités du week-end ont aussi été l’occasion pour les plus jeunes générations de se retrouver. Alix Douart-Sinnouretty, coautrice et narratrice du podcast documentaire Vietnam-sur-Lot, organisait dimanche une chasse aux trésors et un atelier de cerfs-volants avec les enfants. « C’était une manière de refaire des jeux qu’il y avait au camp quand les parents étaient plus jeunes. J’étais animatrice en centre aéré pendant mes études, j’ai une certaine sensibilité avec les enfants. C’était touchant de les voir jouer comme ça. Quand nous étions jeunes et que nous jouions au camp, on faisait des bêtises entre les baraquements ! C’était super intense, mais ça reste de bons souvenirs », se souvient Alix Douart-Sinnouretty en souriant.

Des enfants âgés de 6 à 12 ans ont également participé à une chasse au trésor ponctuée de questions sur l’histoire du camp. « On parle souvent du CAFI en se demandant : “Qu’est-ce qui restera après les baraquements ? Est-ce que ça sera mort ?” Et puis, “la mémoire fout le camp”, c’est le cas de le dire. Mais cette année, en voyant tous ces enfants se retrouver au CAFI, je me suis rendu compte qu’en fait, pas vraiment. En leur proposant de petits quiz très simples, sur la signification du « CAFI » par exemple, j’ai constaté qu’une majorité d’entre eux connaissait déjà bien cette histoire. À l’avenir, j’espère que de plus en plus d’activités vivantes de ce genre leur seront proposées », poursuit-elle. 

Alix Douart-Sinnouretty a aussi eu l’occasion d’échanger avec des parents, « qui m’expliquaient que, depuis le podcast Vietnam-sur-Lot, ils essayaient d’apprendre à leurs enfants l’histoire du camp ». En 2001, Alix a 9 ans lorsqu’elle découvre pour la première fois le CAFI, où sa mère a grandi. À l’époque, celle-ci ne lui raconte que très peu de souvenirs de son passé. Des années plus tard, à partir d’un travail universitaire en droit et de recherches dans les archives familiales et publiques, elle reconstitue notamment le parcours de son grand-père entre La Réunion, l’Inde et l’ancienne « Indochine française ». De cette enquête naît en 2023, Vietnam-sur-Lot, une série documentaire en six épisodes mêlant histoire intime, mémoire familiale et travail de recherche autour du CAFI et de la décolonisation de l’Indochine. Les festivités du week-end ont aussi été l’occasion de faire vivre la mémoire du camp en chansons et poésie.

Transmission par l’art

Le trio après leur représentation, au micro de Banh Mi média.

Samedi, au milieu des baraquements, une douce musique nostalgique se lance. Plusieurs dizaines de personnes se sont regroupées devant une petite scène, face à Paul Nguyen, comédien, auteur et metteur en scène, Yến Linh Thẩm, artiste et musicienne multidisciplinaire, et Julien Lê Hoàng Ân, docteur en sociologie. Samedi, le trio proposait une balade poétique et musicale composée de témoignages de personnes ayant habité le CAFI. La lecture revenait, en musique, sur les souvenirs parfois douloureux des habitants ayant accepté de témoigner. Le trio explique « avoir assemblé les pièces d’un puzzle » dont ils font partie « de près ou de loin ».

« Ma grand-mère est arrivée ici en 1956, elle est restée quatre ans. C’est un lieu que j’ai toujours voulu questionner », explique Paul, auteur de Mémoires invisibles, une pièce jouée au CAFI il y a deux ans, qui reconstitue, à travers fiction et témoignages, les fragments d’une histoire familiale marquée par l’Indochine. « Nina Douart-Sinnouretty, co-présidente du CEP-CAFI, m’a proposé de réaliser quelque chose pour les 70 ans. Je n’avais pas de nouvelle pièce, mais comme j’aime beaucoup faire ce travail de collecte de témoignages, j’ai proposé à Linh et Julien de participer à cette création. »

Pour Yến Linh, qui a posé sa voix sur des airs de guitare, chantés en vietnamien et en français, la représentation a aussi été une manière d’en apprendre davantage sur elle-même. « Je pense que les gens qui ont l’habitude d’interviewer d’autres personnes sont habitués à ce genre de choses. Moi, ça m’a vraiment fait quelque chose de parler de choses très intimes avec des gens qui auraient pu être mon père. Mon père, avec qui je ne parle pas trop. Et peut-être aussi que, quand il raconte ses histoires à lui, je ne l’écoute pas assez. D’avoir parlé avec ces personnes, qui étaient des inconnues pour nous, ça donne des idées pour créer d’autres façons de communiquer avec ses proches. » Des sujets intimes et difficiles ont ainsi été retranscrits à partir des témoignages.

Devoir de mémoire

Des photos d’archives accrochées sur les murs du CAFI.

Exil, conditions de vie insalubres, travail des enfants dans les champs. À leur arrivée, les familles sont installées dans des baraquements militaires vétustes, sans salle d’eau, mal isolés et entourés de barbelés. Disposant de faibles ressources et largement dépendants des aides de l’État, femmes, hommes et enfants se tournent, par dépit, vers de petits travaux agricoles, comme le ramassage ou l’écossage des haricots. « Enfant, on se levait parfois à 4 heures du matin, munis d’une brouette, pour aller écosser les haricots pour quelques francs », se rappelle l’une des personnes ayant témoigné. Une autre personne se rappelle : « Nous n’étions pas les seuls dans le village à ramasser les haricots. D’autres familles extérieures au CAFI travaillaient aussi dans des conditions difficiles. Mais nos trajectoires étaient celles de l’exil, du déracinement, du silence. Il ne faut pas faire abstraction de cette mémoire. »

Lorsqu’on questionne Julien Lê Hoàng Ân sur la question de l’oubli, il répond : « La question de l’oubli est toujours relative. Il faut se poser la question : qui sait ? Et qui est-ce qui oublie ? Puisque finalement, les gens ont toujours transmis des choses et toujours milité, œuvré pour la mémoire, mais à certaines échelles. Aujourd’hui, la question se pose à l’échelle de la France, du pays, de l’État. Donc, il y a ce projet de loi mémorielle qui est passé à l’Assemblée nationale et qui va passer au Sénat pour nourrir une reconnaissance et donc une mémoire à l’échelle nationale. »

Adoptée à l’unanimité par l’Assemblée nationale en juin 2025, la proposition de loi vise à reconnaître officiellement les conditions indignes dans lesquelles ont été accueillis les rapatriés d’Indochine et à ouvrir la voie à une indemnisation. Le texte doit désormais être examiné par le Sénat en octobre 2026, avec l’objectif d’inscrire cette histoire dans la mémoire nationale. « Aujourd’hui, c’est cet enjeu-là : faire en sorte que cette mémoire, localement, ne s’oublie pas. Que l’on crée des musées ou que l’on préserve des lieux. À l’échelle nationale, que l’on apprenne aux gens qu’il y a eu des rapatriés d’Indochine, qu’il y a eu une migration postcoloniale liée à la décolonisation, et que cela fait finalement partie de l’histoire de tout le monde », poursuit Julien. « Je pense que notre génération va apporter une fraîcheur à toutes ces questions de mémoire. Il n’y a que comme ça qu’on va réussir à la maintenir vivante : en la travaillant, en la transformant. »

Article/photos Ngọc Vũ et Guillaume Marchal

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