Une mère de famille et ses trois enfants dans un camp de déplacés, dans une région au nord de Siem Reap.
Près de la frontière thaïlandaise, là où les armes se sont tues, une autre mobilisation a pris le relais. Banh Mi Media s’est rendu au Cambodge pour rencontrer ces familles, médecins et bâtisseurs qui transforment les camps de déplacés en lieux de résilience. Entre cliniques improvisées et chantiers de relogement, récit d’une communauté qui refuse de s’avouer vaincue.
Face aux temples de la région d’Oddar Meanchey, dans le nord-ouest du Cambodge, un millier de familles vivent les unes contre les autres. Dans ce camp de tentes bleues frappées d’enseignes chinoises, certaines y vivent depuis plusieurs mois. Enfants, vieillards, mères de famille, tous partagent le même destin, celui d’avoir été déplacés par le conflit qui opposait leur armée à celle de la Thaïlande. Au cœur des tensions, des différends anciens autour de la frontière entre les deux pays, hérités de l’époque coloniale. En décembre dernier, lors de la reprise des affrontements à la frontière, plus de 600 000 Cambodgiens ont été contraints de fuir.
En Thaïlande, le conflit ne fait pas l’unanimité. Si la crise a nourri un fort réflexe nationaliste, notamment autour de la défense de la souveraineté, des voix minoritaires appellent à la désescalade. Dans les deux camps, le conflit a fait plus d’une centaine de morts. À Bangkok et Chiang Mai, des militants, étudiants et groupes citoyens ont organisé des rassemblements “No War”, réclamant un cessez-le-feu et une résolution par la négociation. Mais dans l’attente d’une paix réelle et durable, la vie de milliers d’habitants reste suspendue.
La tente d’un habitant dans un camp de réfugiés à proximité de la frontière. Les temples sont au cœur de la vie communautaire khmère.
Aujourd’hui, la grande majorité des déplacés cambodgiens ont pu regagner leurs terres. Mais pour près de quarante mille d’entre eux, le retour reste impossible. Leurs villages portent encore les stigmates des combats, et de nombreux projectiles non explosés y sont toujours enfouis. Phnom Penh accuse Bangkok d’occuper « profondément » le territoire cambodgien à la frontière, des positions que la Thaïlande justifie « dans le cadre de la désescalade du conflit ». Sous les branches épaisses d’un arbre, une mère de famille a installé à la hâte un petit commerce. Elle raconte sa fuite, début décembre, à travers les champs. Les mains occupées à tenir ses deux enfants, elle a tout laissé derrière elle.
Détresse psychologique
« Il y a eu de fortes explosions, nous ne savions pas où aller. Je suis une mère de famille, je n’ai même pas pu récupérer ma moto pour fuir. Imaginez, les bombes tombaient au loin, la vie s’est arrêtée d’un coup. » Dans le village de Prey Chean, les ruines dessinent un paysage dévasté, rythmé par le passage régulier de soldats. Dans une tunique orangée, une femme cuisine chez une amie. Les deux mères partagent une gazinière sous un toit de tôle percé par les éclats d’un obus. Elle revient aujourd’hui dans les restes de son logis. « Heureusement que je peux compter sur mon amie pour m’héberger. C’est ce qui fait notre force au Cambodge, notre considération pour autrui. – »
Ce père de famille est revenu dans son habitation complètement détruite, à quelques mètres de la Thaïlande. Il effectue une prière avec des encens trouvés dans les décombres.
Une carte d’identité, un doudou, quelques conserves jonchent le sol noirci par le feu. « Quand je suis revenue pour la première fois sur le lieu de mon logis, les autorités m’avaient prévenue que ma maison était totalement détruite. J’avais promis de ne pas pleurer, mais en voyant tout le fruit de mon travail avec mon mari réduit en cendres, je n’ai pas pu contenir mes larmes », confie-t-elle.
« Nous devons résoudre les choses selon la loi. J’espère que nous obtiendrons le soutien des dirigeants du monde, de pays comme la Chine, l’Indonésie et la Malaisie, qui font partie de l’ASEAN. Ensemble, ils pourront demander de l’aide pour résoudre et mettre fin au conflit entre le Cambodge et la Thaïlande », espère-t-elle. Le soir venu, elle regagne le camp de déplacés, à proximité d’Ou Chrov, en empruntant des routes nationales dont les abords ont été transformés en tranchées.
Des conditions de vie difficiles
Les longues rangées de tentes sont le quotidien de ces familles. Les médecins redoutent l’arrivée de la saison des pluies, qui pourrait dégrader leur environnement de vie et favoriser la prolifération des maladies.
Sous une chaleur étouffante, une vieille femme remue une soupe de légumes dans une casserole rouillée. Le visage fermé, elle raconte avoir été chassée de chez elle lors des affrontements. « Je suis une mère seule. Je dois travailler pour les autres, porter des charges, transporter de l’eau. Je dois louer du matériel parce que je n’ai pas d’argent. Depuis les déplacements, je vis comme ça. Ce n’est pas une vie heureuse, mais nous essayons simplement de survivre », souffle-t-elle.
Au milieu du camp, dans le sable, des enfants s’occupent comme ils peuvent. Beaucoup ne vont plus à l’école. Une corde, deux boîtes de conserve, un peu d’imagination, et un nouveau jeu prend forme. « Je n’ai pas compris ce qu’il se passait. Ma vie a beaucoup changé. Maintenant, j’aide mes parents. Il y a de l’eau, de l’électricité, donc ça va encore, mais on s’ennuie vite », raconte un jeune garçon.
Des enfants s’amusent à proximité dans un camp de déplacés dans le nord-ouest du Cambodge.
Certains enfants naissent ici, comme ce nourrisson paisiblement endormi contre le sein de sa mère. Assise dans une chaise roulante, elle semble épuisée. Son aîné pousse doucement la chaise sur le gravier avant de regagner la tente familiale. À l’intérieur, quelques sacs de vêtements, des nouilles instantanées et un ventilateur « vital » alors que la saison chaude approche. « Mon mari travaille loin. Cela fait plus de deux mois que nous sommes ici. Nous dormons dans des conditions difficiles. Ce n’est pas comme à la maison. Les enfants ne vont plus à l’école, et les gestes simples du quotidien, comme se doucher ou aller aux toilettes, deviennent un calvaire. Je dois prendre des médicaments, mais j’ai terminé toutes mes boîtes », confie-t-elle. Délaissé par une communauté internationale très mobilisée au pic du conflit, l’espoir peine aujourd’hui à renaître. La promiscuité favorise la propagation de maladies, comme la gale ou d’autres parasites.
Une véritable clinique
Des bénévoles de la Pharmacie de la Gare distribuent gratuitement des médicaments aux habitants.
Soudain, son visage se détend. Un bus de l’Association des médecins cambodgiens de France (AMC) se gare près d’un bâtiment en construction. Une trentaine de bénévoles s’affairent à décharger tentes, médicaments et matériel médical. Très vite, des files d’attente se forment près des temples du camp. Une clinique improvisée prend forme.
La mission s’appuie également sur des acteurs locaux, comme HAMARIYA à Siem Reap, qui facilite l’accès aux camps et la coordination sur le terrain. L’aide est perçue comme un véritable soulagement. « Je souffre de problèmes respiratoires et de maux de dos. Je suis très reconnaissante que des organismes de la communauté internationale nous portent secours. »
Des infirmiers volontaires accueillent les patients avant de les orienter vers les médecins. Sovann Lam, jeune infirmier franco-cambodgien, participe pour la première fois à ce type de mission. Stéthoscope aux oreilles, il confie : « J’avais un peu d’appréhension au début. Mais nous travaillons avec des traducteurs, ce qui facilite les échanges avec les habitants du camp. Il s’agit souvent de pathologies bénignes, comme le diabète ou l’hypertension, mais si elles ne sont pas traitées à temps, elles peuvent entraîner des complications. »
Il dit avoir déjà vu plus de 200 patients en quelques heures. Autour de lui, un groupe d’enfants rit aux éclats, intrigué par l’agitation. Une jeune mère regarde son enfant partager un moment de joie avec de jeunes bénévoles. « Regarde, les enfants jouent avec eux, ils sont très contents. Ils peuvent même pratiquer leur anglais », s’exclame une femme âgée.
Deux jeunes étudiantes bordelaises en stage au Cambodge participent aux consultations depuis le début de la matinée. L’une d’elles confie : « Nous n’avons pas réfléchi après avoir été sollicitées par la clinique HAMARIYA pour participer à cette mission. Oui, c’est très dur au début de voir toutes ces personnes souffrir, mais on ressent vraiment l’effet positif de nos rencontres avec les patients. On échange beaucoup avec eux, grâce aux traductrices qui nous accompagnent. C’est difficile d’imaginer ce qu’il se passe dans le camp avant d’arriver sur place, c’est très impressionnant. »
À gauche, Thierry Chhuy, accompagné au centre du docteur Pharada, en pleine consultation.
Dans une salle d’un bâtiment encore en construction, l’ambiance est tendue. Thierry Chhuy, manager de la clinique Advance European Medicare à Phnom Penh, enfile un masque et se saisit d’un scalpel. Il s’apprête à opérer une personne âgée, atteinte d’une tumeur de plusieurs centimètres à l’épaule gauche, source de douleurs et d’inquiétude.
« Cela fait plusieurs années qu’il en souffre, il n’a jamais pu se faire opérer », détaille le médecin depuis cette table d’opération improvisée, installée et stérilisée au cœur du chantier. « C’est de la vraie médecine humanitaire. Nous pouvons compter sur nos bénévoles et sur le matériel apporté par HAMARIYA », lance-t-il. Les minutes passent, dans une chaleur étouffante. « Opération réussie », souffle finalement Thierry, les mains occupées à recoudre la plaie de l’octogénaire. « C’est une source de fierté de pouvoir aider ces gens. Je ne compte plus les patients qui nous remercient, eux qui ne pouvaient pas consulter de médecin. »
Mobilisation sans frontières
« En deux journées, on peut réaliser plus d’un millier de consultations », explique le docteur Narrathib, médecin franco-cambodgien et membre de l’AMC. Installé en France et aujourd’hui retraité, il dit avoir été poussé par la solidarité envers son pays. « Le début du conflit a été très rapide. On ne s’est pas posé de question. On s’est dit qu’il fallait agir pour notre pays. » Le médecin reste marqué par les images des camps. « Avec notre blouse blanche et notre stéthoscope, on se sentait parfois démunis. On ne pouvait donner que des conseils médicaux, alors que le problème est souvent psychologique. »
Aujourd’hui, son frère jumeau, le docteur Pharada, reçoit des patients, accompagné de Ratana, jeune étudiante en médecine à Phnom Penh. « C’est une double mission : je lui explique comment remplir les fiches et comment ausculter », explique-t-il en palpant le dos d’une femme âgée. « C’est une expérience enrichissante. J’apprends beaucoup plus qu’en restant en clinique. Je suis très touchée par la situation de mon peuple. Ici, je me sens utile, au contact des miens », confie Ratana.
À gauche, Thierry Chhuy, accompagné au centre du docteur Pharada, en pleine consultation.
« L’impact humain est inestimable. On ne vient pas seulement pour soigner, mais aussi pour réconforter, pour dire aux gens qu’ils ne sont pas oubliés. Nos bénévoles mènent un travail d’écoute remarquable », estime Mona Tep, directrice de la Pharmacie de la Gare, qui coordonne la mission. Son organisation fournit gratuitement médicaments et matériel de première nécessité. « Je suis profondément touchée par cette mobilisation internationale. Nous travaillons avec des bénévoles venus de France, du Brésil et même de Cuba. La plupart d’entre nous ont un travail la semaine, donc nous prenons ce temps sur nos week-ends pour mener ces missions de manière entièrement bénévole », sourit-elle.
À quelques mètres, Thomas, jeune Français, enchaîne les allers-retours dans le camp. Les mains chargées de boîtes de médicaments, de t-shirts, de dentifrice et de chaussures, il participe aux distributions. « Je suis venu au Cambodge en vacances pour la deuxième fois, et j’ai décidé de m’engager après avoir rencontré un membre de Hamariya. C’est une très belle mission. On a reçu un brief ce matin, tout est très millimétré pour être le plus efficace possible », explique-t-il, en échangeant quelques mots de khmer avec les habitants. Max, volontaire brésilien, partage ce sentiment. « C’est important pour moi d’être là. On fonctionne comme une grande chaîne humanitaire. Chaque geste compte et a un impact humain. On ressent une vraie mobilisation sans frontières. »
Le gouvernement engagé
Assis aux côtés de la Croix-Rouge cambodgienne, Ly Sovannarith, gouverneur de la province, salue la mission. « Nous sommes heureux de voir une telle mobilisation. De notre côté, pour éviter la surconcentration des habitants et la propagation des maladies, nous avons divisé le camp en deux, en déplaçant certains habitants vers un autre site à proximité », détaille-t-il. La province organise régulièrement des distributions de matériel de première nécessité, notamment de riz. Pour reloger progressivement les familles sans domicile, le gouvernement a également lancé la construction de plus de 3 000 maisons temporaires en périphérie de la zone.
Le gouvernement cambodgien installe progressivement l’eau et l’électricité dans toute la nouvelle zone d’habitation.
En contrebas d’une montagne, une centaine d’ouvriers posent les derniers toits en tôle et soudent les charpentes métalliques. Un père de famille monte dans un véhicule à trois roues, chargé de pelles et de sacs de béton. « Quand la guerre est arrivée, beaucoup de gens ont perdu leur travail. Mais ici, on a un salaire. On a le sentiment de participer à quelque chose d’utile, reloger les déplacés, et nous aussi. Dans ce camp, on s’entraide, on partage la nourriture, les boissons, on se soutient dans les moments difficiles », explique-t-il.
Déjà, près de 800 familles ont été relogées dans la province de Sla Kram. Sur le chantier, le chef d’équipe se veut confiant. « Nous avançons progressivement. Pour l’instant, ce ne sont que des logements temporaires, mais c’est déjà une avancée importante, soutenue par le gouvernement. Trop de personnes vivent encore près des temples et dans les camps. En attendant une solution durable avec notre voisin thaïlandais, nous continuerons d’accueillir ces familles dans le besoin. »
Guillaume Marchal
Crédit photo Guillaume Marchal


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