écrit par Virak Thun
J’ai découvert TINY TOONES il y a quelques années, par hasard, en faisant des recherches sur les ONG khmères. Offrir une chance de sortir de la rue et donner un avenir aux gamins démunis par l’éducation et le hip-hop : voilà l’objectif principal de la structure. Une œuvre forgée par le cœur et la conviction d’un seul homme qui s’est trouvé à Phnom Penh par la force des choses : SOBIL TUY.
L’opportunité de le rencontrer, lui que tout le monde nomme KAY KAY (KK), m’a été donnée une décennie plus tard dans le cadre du projet Hip Hop Community. Initié par le porteur de projet Davy Jones en soutien à Tiny Toones et Rombak Battle (fondé par Vibol Lim), ce projet a permis à Kay Kay de débarquer en France pour la première fois au mois de juillet 2026. Le Tiny Jam, co-organisé par l’association YUVACHUN le 7 juillet, a été l’occasion d’une rencontre mémorable, en collaboration avec Banh Mi Média.
PORTRAIT D’UN HOMME SAUVÉ PAR LES GAMINS DE LA RUE
Notre première poignée de main se fait dans l’enceinte de la mairie du 13e arrondissement de Paris. Chaleureuse et empreinte de respect. Kay Kay est souriant et calme. Il peut impressionner avec ses nombreux tatouages sur le visage et le crâne, mais il possède le charisme qui va avec sa force tranquille. Naturellement, on se raconte nos parcours familiaux et on se découvre des points communs. Nous partageons la même histoire : celle de parents khmers qui ont fui le régime des Khmers rouges. Tous les deux nés dans un camp de réfugiés en Thaïlande à un an d’intervalle (moi à Surin, lui ne sait plus exactement où). Lui a grandi aux États-Unis, moi en France, et tous les deux, on a accroché à cette culture multidisciplinaire et universelle : le hip-hop. Mais si nous avons des points communs, nos parcours diffèrent. Et celui de Kay Kay est exceptionnel.
Kay Kay est un taiseux, encore plus lorsqu’il doit se livrer sur sa vie personnelle. Sa famille arrive en 1979 ou 1980 à East Side Long Beach, dans le quartier de Walnut Tree. Sa fratrie est composée de trois sœurs et d’un petit frère. Bon élève à l’école, il découvre le hip-hop à huit ans. Son crew de break s’appelle alors Ground Force. Son surnom, il le doit à un ancien affilié au gang des Crips : Crazy Kid devient rapidement Kay Kay, ou KK. Sa mère disait aussi de lui qu’il était « ouf » (Tchoukout en khmer).
« Ce que le hip-hop m’a apporté, c’était danser, taguer, de l’art, des battles de rap dans la rue, du freestyle pour le fun. Gamin, je m’amusais avec mes potes et mon crew. »
Kay Kay s’est trouvé une famille d’adoption et un mode de vie. Quand on parle de hip-hop avec lui, ses yeux brillent. Il considère ce mouvement comme un cercle de vie. Selon lui, sans hip-hop, il n’y aurait pas de couleurs, pas d’âme heureuse. Le hip-hop rassemble pour créer du bonheur, de la musique, de la danse et de l’art dans ce monde. Ces paroles illustrent totalement ce qu’il bâtira avec Tiny Toones des années plus tard.
Quand on évoque sa période de gang, Kay Kay n’élude pas ses erreurs de jeunesse. Bien qu’il soit bon élève, la culture de la rue et les mauvaises influences le rattrapent. Vivre dans le hood de Long Beach dans les années 90 était une épreuve quotidienne pour les gamins cambodgiens, pris au piège d’une violente guerre des gangs.
Son arrestation tient du profilage : un jeune adulte tatoué, portant les couleurs de son gang, qui traîne d’un peu trop près près d’une belle voiture. Il est arrêté pour tentative de vol. Pour les autorités, avec un casier comportant déjà quelques délits mineurs, l’affaire est entendue. Kay Kay accepte son sort, sans se douter que cette suspicion va le couper de sa famille pour de longues années.
Son arrestation se produit dans la foulée des événements du 11 septembre 2001. L’administration Bush commence alors à appliquer systématiquement une obscure loi sur l’immigration de 1996, jusque-là très peu utilisée. Ce texte permet de déporter les immigrés et réfugiés vers leur pays d’origine s’ils commettent des crimes ou de simples délits. La seule faille pour y échapper aurait été de demander la citoyenneté américaine. Une paperasse dont Kay Kay ne s’était jamais soucié : il était américain, il avait toujours vécu dans son quartier.
En 2002, Washington fait pression sur le gouvernement cambodgien. Le résultat est dramatique : 1 500 Khmericans sont déportés. Kay Kay n’est pas né au Cambodge et ne possède aucun certificat de naissance du Srok, mais il est renvoyé sommairement dans un pays qui ne l’attend pas. La cruauté de la situation est immédiate : après avoir purgé sa peine de deux ans, Kay Kay pense être un homme libre. Il déchante à sa sortie de prison. Les autorités de l’immigration l’arrêtent sur-le-champ pour le placer en rétention. Après trois longues années dans un centre de détention pour immigrés, il est escorté dans un avion pour un voyage de trente heures, pieds et mains entravés. Sur place, après cinq ans de vie perdus, il se retrouve dans une prison cambodgienne. Il ne doit son salut qu’à un parent éloigné qui accepte de payer le pot-de-vin exigé par les autorités locales pour le libérer. Pitoyable. Déplorable. Les mots manquent pour décrire une telle ignominie. Kay Kay se retrouve dans les rues de Phnom Penh, cinq ans après une arrestation pour un crime qu’il n’a jamais eu l’intention de commettre. Cela aurait pu briser n’importe qui. Pas lui. Kay Kay est la définition même de la résilience.
LE SALON DE TOUS LES POSSIBLES
Kay Kay a tout perdu. Sa famille est à l’autre bout du Pacifique et il a un fils qu’il n’a pas vu grandir. Il tient bon grâce au soutien des siens, restés loin. Il doit apprendre, s’adapter et se renouveler dans un environnement dont il ne parle même pas la langue. Plutôt que de se morfondre, il applique les préceptes du hip-hop et du hustling (la débrouille). Il intègre Korsang, une ONG locale, et devient agent de terrain. Korsang a la particularité d’employer ces déportés cambodgiens. Kay Kay commence alors à arpenter les bidonvilles de Phnom Penh pour sensibiliser la population aux risques liés à la toxicomanie et au VIH/sida. Pour un gars qui a testé le crack à 13 ans, cela avait du sens.
Petit à petit, les habitants se familiarisent avec lui. Rapidement, le bruit court dans le quartier que ce nouvel agent de terrain faisait de la street dance aux États-Unis. Les gamins qu’il accompagne se mettent à le harceler pour avoir des cours de danse. Ils frappent carrément à sa porte. Au bout de la troisième tentative, Kay Kay accepte de tenter le coup. C’est ainsi que l’aventure Tiny Toones est née. Alors que Kay Kay essayait de sauver les gamins de la rue, ce sont eux qui ont donné un sens à la sienne.
Kay Kay enseigne d’abord le breakdance à cinq gamins du bidonville de Kiey Kaplearng, directement dans son salon. Le groupe passe à vingt dès la troisième semaine. Le mois suivant, il doit déménager dans une plus grande maison pour accueillir un nombre toujours croissant d’enfants qui veulent juste danser. En quelques mois, près de quatre cents jeunes vont et viennent. Certains sont enfants de travailleuses du sexe, d’autres sont orphelins du sida, d’autres encore ont été expulsés de chez eux avec leurs familles par des promoteurs immobiliers rasant leurs bidonvilles.
En moins de cinq ans, l’organisation se développe au point d’aider cinq mille enfants sur différents sites au cœur des quartiers défavorisés. Dire qu’au départ, Tiny Toones n’était qu’un groupe de breakdance ! Aujourd’hui, l’œuvre de Kay Kay est une ONG officielle (depuis 2010) qui propose l’éducation et la réinsertion par les arts. On y apprend le hip-hop, mais aussi l’informatique, l’anglais, le khmer et la prévention médicale. Kay Kay a créé un outil pour arracher les enfants à la rue, à la drogue, aux gangs et à la violence.
L'HÉRITAGE ET LES MURS DU FUTUR
L’histoire de Kay Kay est faite de contrastes vertigineux. S’il a dû laisser son propre fils derrière lui à Long Beach lors de son expulsion, il est devenu, au Cambodge, le père spirituel des 10 000 gosses passés par Tiny Toones en plus de 20 ans d’existence. Aujourd’hui, alors que les portes de l’Amérique lui restent définitivement fermées, son action perdure et rayonne par-delà les frontières.
Pour autant, le combat continue pour assurer l’avenir de l’ONG. L’élan de solidarité autour d’événements majeurs comme Border Samaki – Hip Hop Community illustre à quel point la culture urbaine est devenue un outil d’aide humanitaire au Cambodge. Tiny Toones a dû maintes et maintes fois changer de refuge au gré des expulsions ou crises économiques. Lassé de cette instabilité, Kay Kay a lancé la construction du projet de sa vie: FOREVER HOME. Ce sanctuaire sera une école définitive, stable et permanente. Un véritable refuge sécurisé pour les plus vulnérables qui intégrera des salles de breakdance et de production musicale d’un côté, et des salles de classe (mathématiques, langues) de l’autre. Le Forever Home ne sera pas un aboutissement, mais une fondation solide pour que l’œuvre survive et protège les générations futures. Pour achever ce rêve brique par brique, l’ONG s’en remet aujourd’hui à la solidarité internationale à travers une campagne gofundme.
(https://www.gofundme.com/f/TinyToonesCambodiaForeverHome).
La réussite de ce modèle unique se lit déjà dans les yeux de la relève. Parmi les pionniers de la première heure, des enfants perdus sont devenus les figures de proue de la scène khmère. Diamond, qui squattait son salon au tout début, est devenue la première B-Girl de l’histoire du Cambodge et enseigne désormais au centre. Vouich, quant à lui, s’est imposé comme un rappeur et producteur respecté. Formé par l’ONG, il y retourne aujourd’hui bénévolement pour animer des ateliers d’écriture et initier les enfants des bidonvilles au rap, guidé par sa propre philosophie : « Le rap donne de l’assurance ». On pourrait aussi citer B-Boy Slick qui a représenté le Cambodge pour les qualifications breakdance pour les JO Paris 2024 devenu lui aussi éducateur. Et tant d’autres.
Derrière cette immense famille d’adoption, il y a la pudeur d’un père dont la vie a été coupée en deux par l’océan. Si son fils aîné est resté en Californie, Kay Kay élève aujourd’hui ses deux petites reines au Cambodge, Kaylan et Kaydee. Un “K” initial qui fait étrangement écho à ma propre histoire et au prénom de ma fille, Kalyani.
Sobil Tuy en est persuadé, la transmission a opéré et la relève est assurée. La véritable folie de ce Crazy Kid aura été d’être le seul à y croire. L’homme qui avait été chassé d’un empire a fini par bâtir le sien, non pas avec des armes ou des frontières, mais sur le bitume et avec le cœur.
Virak THUN


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