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Face aux défis sociaux-climatiques, le delta du Mékong s’organise

mars 6, 202626 min read

« Avant, on faisait trois récoltes par an. Mais avec ce climat instable, on ne fait plus que deux récoltes, on n’est plus rentable », explique un riziculteur.

Affaissement des sols, salinisation des cultures, pollution : les effets conjugués du changement climatique et des activités humaines transforment profondément les conditions de vie dans le delta du Mékong. Dans ce contexte de tensions environnementales et sociales, l’entraide communautaire devient vitale pour les populations les plus exposées. Agriculture durable, accès à l’éducation, droits des femmes : Banh Mi Média a rencontré celles et ceux qui, sur le terrain, résistent et s’adaptent.

Avalée par la végétation, nichée sur une berge peu à peu rongée par les eaux, Bé vit dans une maison de fortune, héritage familial. Le dos courbé par le travail agricole, les paupières lourdes, elle attend que sa cadette rentre de l’école. Continuer à l’y envoyer devient de plus en plus lourd pour le budget familial, voire « impossible ». « Avant, on cultivait des concombres, mais avec l’affaissement du terrain, la terre est devenue inutilisable », explique-t-elle en pointant un rameau couvert de boue.

Bé devant sa maison. Pour survivre, elle ramasse des escargots à l’aube, et fabrique des filets de pêche.

Bé et son mari sont contraints de trouver d’autres moyens de subsistance, notamment la pêche. Mais là aussi, le modèle peine à leur garantir de quoi vivre. « On s’arrange comme on peut. En ce moment, mon mari pose des filets et nous avons un petit élevage, mais la nourriture pour les poissons coûte trop cher pour que ce soit vraiment rentable. Les clients au marché ont eux aussi moins de revenus. Même s’ils aiment nos produits, ils ne peuvent pas toujours se les permettre. On gagne juste de quoi vivre au jour le jour, entre 2 et 8 euros », décrit Bé, pensive.

Selon le ministère vietnamien de l’Agriculture, le sol du delta du Mékong s’affaisse en moyenne de 0,5 à 3 centimètres par an, avec des pointes pouvant atteindre 30 centimètres dans certaines zones. En cause, l’extraction excessive des eaux souterraines, utilisées pour l’agriculture et la consommation domestique.

« Mon rêve, plus tard, c’est que ce garçon-là devienne instituteur »

Un peu plus loin, une femme âgée, assise en tailleur à même le sol, tresse des lục bình, ces jacinthes d’eau devenues source de revenu. À quelques mètres, dans la chaleur moite de la saison sèche, un jeune garçon court devant la maison sur pilotis. Elle lève les yeux vers lui et sourit. « Mon rêve, plus tard, c’est que ce garçon-là devienne instituteur. Ou qu’il fasse le métier de ses rêves, qu’il puisse intégrer la filière qu’il aime », confie-t-elle en resserrant les fibres entre ses doigts.

 

Mais les plantes qu’elle tresse sont de plus en plus difficiles à cultiver. « Chaque année, l’eau salée ronge les tiges du lục bình. L’eau de la mer s’enfonce dans les terres avec l’affaissement des sols. Dans certaines régions, on ne peut plus en faire pousser pendant plusieurs mois », souffle-t-elle. Quand les récoltes diminuent, le village s’organise. Les familles un peu plus aisées offrent parfois quelques billets, un bánh bao chaud, un sac de riz. Des gestes simples, discrets, mais essentiels. Sans cette solidarité, Châu, mère de trois enfants, ne pourrait pas les envoyer à l’école chaque jour. « Parfois, on n’a que de quoi leur donner un bol de riz avec un peu de sauce de poisson. Ce n’est pas suffisant. Les grandes sœurs du village m’aident à les emmener à l’école quand je dois travailler. Sinon, ce serait impossible. »

Elle désigne le sentier inondé devant la maison. « Tu vois, sans un adulte, ils en auraient jusqu’au cou pour traverser. » Depuis une cabane en bois protégée par une bâche, un pêcheur s’inquiète lui aussi de la raréfaction des ressources. « Il y a environ trois ans, il y avait encore beaucoup de poissons. Certains jours, on ramenait jusqu’à 10 kilos. Aujourd’hui, on revient plutôt avec 5 ou 6 kilos, quand ça marche bien », soupire-t-il depuis la berge.

« L’enfant du mékong » au service de l’environnement

À quelques kilomètres de là, dans une artère saturée de scooters et de marchés à ciel ouvert, Đương Văn Ni boit un café noir glacé. Chercheur à l’université de Can Tho, il étudie depuis des décennies les transformations du delta. « On recense ici environ 1 800 espèces de poissons. Mais la multiplication des barrages, de la Chine au Vietnam, a profondément modifié le fleuve. L’eau circule plus lentement, comme dans un lac. Les sédiments, retenus par les vannes, n’apportent plus les nutriments essentiels. Résultat, les poissons manquent de nourriture et certaines espèces disparaissent », résume-t-il.

Le docteur Đương Văn Ni à Can Tho. « Quand j’étais enfant, on pouvait boire directement l’eau du fleuve ou des canaux. Aujourd’hui, ce n’est plus possible à cause de la pollution », explique Ni.

Les digues construites pour protéger les cultures pendant la mousson aggravent aussi la situation. En bloquant les crues, elles empêchent les sédiments de se déposer sur les champs, affaiblissant progressivement les terres. « Le sol s’enfonce sept à dix fois plus vite que la montée du niveau de la mer. L’eau salée pénètre plus facilement dans les terres et les canaux », s’inquiète le chercheur.

Enfant, pour échapper aux bombardements américains, il se cachait dans les marais pour sauver sa vie. Ce premier contact, à la fois brutal et intime, avec la nature marquera durablement le docteur. Aujourd’hui, il se bat pour préserver le delta à travers sa fondation, la Mekong Conservancy. En s’appuyant sur son réseau d’anciens étudiants, aujourd’hui membres des autorités locales ou chefs d’entreprise, il a fédéré acteurs privés, chercheurs et populations locales autour d’une même cause, trouver des solutions durables aux problèmes du delta. « Je partage la même voix que les populations locales. Je comprends la situation scientifique, j’ai des relations avec les autorités locales et des liens réels avec le secteur privé. L’objectif est de créer un climat de confiance en réunissant tout le monde autour d’une table », explique-t-il.

En 2025, la Mekong Conservancy a mené un projet pilote de production de riz durable avec l’organisme Rikolto. L’objectif, proposer des alternatives à la surexploitation des nappes phréatiques et à l’usage intensif d’engrais chimiques, qui se substituent aux nutriments naturels et contribuent à la contamination des eaux du fleuve. « Les agriculteurs sont contraints d’utiliser de grandes quantités d’engrais chimiques pour maintenir les rendements. En intensifiant les cultures et en y recourant massivement, les maladies et les insectes se multiplient, ce qui pousse les agriculteurs à utiliser toujours plus d’herbicides », affirme Ni. Des substances qui affectent également la santé des travailleurs agricoles.

Réseau associatif de proximité

Aux abords du village de Long My, ce couple de sexagénaires connaît bien la toxicité des engrais chimiques. Il y a une vingtaine d’années, tous deux ont accepté un emploi comme mélangeurs de pesticides. Aujourd’hui, Hang* [prénom modifié] est atteint d’un cancer du poumon, tandis que sa femme, Hoang*, souffre d’un cancer de la gorge. Se levant péniblement pour servir le thé, l’homme exprime ses regrets : « Chaque jour, on mélangeait les produits. On les versait dans le réservoir, et le chauffeur pulvérisait. En une journée, on pouvait traiter 30 à 40 hectares. On ne savait même pas exactement quelle quantité de produits on utilisait. Si j’avais su à l’avance que ce métier rendrait malade, je ne l’aurais jamais fait. À l’époque, on était pauvres. Il fallait gagner quelque chose rapidement pour survivre chaque jour. »

Hoang et Hang devant leur foyer. Le trajet jusqu’à l’hôpital, en ville, leur coûte une petite fortune, ce qui limite leur accès aux soins.

 

Aujourd’hui, ils reçoivent la visite de santé de l’organisme vietnamien Ánh Dương Center, implanté depuis dix-huit ans dans la région. L’association leur accorde un microcrédit pour traverser cette période difficile. Présente dans toute la province de Hậu Giang, l’ONG s’appuie sur un réseau d’habitants référents pour identifier les besoins des populations. En partenariat avec l’association franco-belge Mékong Plus, les deux structures mènent des actions de long terme, en mettant l’accent sur l’autonomisation des foyers afin d’éviter toute forme de dépendance. Fondateur de Mékong Plus, Bernard Sabatier sillonne le delta à vélo, en parlant un vietnamien « rural », selon ses proches.

L’une des serres financées par un microcrédit. « On plante des légumes comme le chou, le rau muống [liseron d’eau], le rau diếp cá [poivre de Chine]. Il n’y a pas de revenus du riz pendant la saison des crues. Alors on vit surtout de la pêche et des légumes », explique le bénéficiaire du projet.

 

« Les accidents de santé sont la cause numéro un de la pauvreté. Quand les gens tombent malades, c’est la catastrophe. Ils doivent aller à l’hôpital, dépenser une fortune, et risquent de tout perdre. Pour eux, la pollution est devenue un véritable problème », explique-t-il. En ce sens, l’organisme propose des alternatives et des techniques de bon usage des engrais, ainsi que la mise en place de serres permettant de réduire la dépendance aux insecticides.

Installée grâce à l’expertise d’Anh Duong et aux microcrédits de Mékong Plus, l’infrastructure a coûté aux alentours de 70 euros. Depuis un an, l’utilisatrice a déjà économisé « 80 euros », en utilisant ce gaz naturel pour ses plaques de cuisson.

 

L’organisme développe aussi des projets de recyclage des déchets du delta, en incitant les enfants de la région à collecter les plastiques pour les revendre à une recyclerie. Riziculteur, Nguyễn Văn Bình s’occupe également d’un atelier de fabrication de fournitures scolaires, comme des bancs et tables, à partir de matériaux recyclés.

La recyclerie. Selon Bernard Sabatier, « c’est un plaisir de travailler avec nos équipes. Il n’y a pas de hiérarchie, tout le monde est assis par terre, en rond, et on privilégie l’écoute de l’autre ».

 

Les deux mains sur la presse, il résume le processus : « Les enfants apportent le plastique ici, près du moulin. On lave les déchets, ils sont broyés en une sorte de poudre, puis placés dans un moule pendant une demi-heure à 200 degrés. On presse, et on obtient des planches de 40 à 60 centimètres pour fabriquer du mobilier. Chaque année, près de 20 tonnes de déchets sont réutilisées. » Au-delà du mobilier, Mékong Plus et Ánh Dương interviennent directement dans les écoles de la région.

L’éducation comme priorité

La grande majorité des familles du Mékong partage la même ambition, permettre à leurs enfants de suivre un cursus scolaire. « C’est l’une de nos priorités. Envoyer les enfants à l’école coûte cher. Environ un quart d’entre eux n’atteignent pas le baccalauréat », observe Bernard Sabatier. Depuis juin 2025, le gouvernement vietnamien a supprimé les frais de scolarité de la maternelle au lycée. Mais les coûts liés au transport, à l’hébergement et à l’alimentation restent un frein pour de nombreuses familles.

 

Bernard aux côtés d’une représentante d’Ánh Dương. Selon l’un des professeurs de l’école de Long Tri, « l’année dernière, notre programme de soutien scolaire a permis à certains enfants en difficulté de passer dans la classe supérieure ».

 

Avant chaque rentrée scolaire, l’organisme organise une course solidaire. Les habitants des villages alentours sont invités à parcourir deux kilomètres. « L’objectif n’est pas la performance. Les enfants peuvent marcher, l’important est de rassembler. Parfois, près de 200 000 personnes participent à cette course pour l’éducation. C’est massif, cela permet surtout de faire passer un message. C’est essentiel pour convaincre les parents. Dans les ménages les plus pauvres, certains adultes ont un niveau scolaire très bas et ne mesurent pas toujours l’importance de l’éducation », explique Bernard Sabatier.

Cet enfant a reçu des fournitures scolaires grâce à Mékong Plus.

 

Les participants sont invités à faire un don, permettant de récolter en moyenne 60 000 euros, une somme doublée grâce aux fonds de l’organisme. L’argent est ensuite réinvesti dans des bourses scolaires, qui soutiennent plus de 3 000 élèves. « C’est comme une grande fête. Tout le monde s’amuse. J’ai demandé à un enfant pourquoi il participait. Il m’a répondu qu’il voulait que ses copains puissent aller à l’école. Je trouve cette attitude très noble. C’est une grande force au Vietnam, ce dynamisme, ce sens de la communauté », conclut Bernard.

Abandonnée par sa mère à la naissance, cette jeune fille souhaite suivre les pas de ses parents. « Mon rêve est de faire comme maman, partir travailler en ville à l’usine. » Pour l’encourager à poursuivre ses études, Mékong Plus a financé un vélo, afin de faciliter ses déplacements vers l’école.

 

En coopération avec Ánh Dương Center, des programmes de soutien scolaire et de santé sont mis en place directement dans les établissements. Contrôles de la vue, distribution de lunettes, mais aussi actions ciblées à destination des jeunes filles. Selon Bernard Sabatier, trop d’adolescentes tombent encore enceintes dans le delta, faute d’accès à l’information. « Nous avons créé des groupes non mixtes d’éducation sexuelle, où chacune est encouragée à parler des problématiques qu’elle rencontre. Au début, les filles étaient très gênées d’aborder leur intimité. Puis, un jour, l’une d’elles s’est levée et a expliqué qu’elle n’avait plus ses règles depuis deux mois, qu’elle s’inquiétait. Une autre a évoqué des saignements abondants et douloureux. Petit à petit, nous avons pu leur apporter des réponses, et la parole s’est libérée au sein des établissements », se réjouit-il. Ces actions s’inscrivent dans une démarche plus large de défense des droits des femmes.

Les femmes parmi les plus vulnérables

Dans la région, il n’est pas rare de croiser des mères de famille seules, avec plusieurs enfants à charge et des factures impayées. « Une bonne partie, environ la moitié des ménages les plus pauvres, sont en réalité des familles monoparentales dirigées par des femmes. Elles ont subi des violences, le mari est parti, ou bien il ne travaille pas et boit de l’alcool de riz, parfois dès huit heures du matin », constate Bernard Sabatier. Selon l’Office général des statistiques du Vietnam, seules 11,9 % des femmes occupaient un emploi qualifié dans la région en 2019. Violences conjugales et addiction à l’alcool font encore partie du quotidien de nombreuses familles.

Les équipes d’Ánh Dương et de Mékong Plus se rendent chez une femme habitant dans un quartier submergé par les eaux.

 

Le phénomène tend toutefois à reculer depuis une vingtaine d’années, comme le souligne cette membre âgée de l’Union des femmes vietnamiennes, un organisme étatique chargé de soutenir les femmes à travers le pays. « La situation s’est beaucoup améliorée. Avant, tout dépendait du mari. Aujourd’hui, les femmes ont aussi des droits. Même si ce n’est pas encore total, elles prennent davantage de décisions au sein des foyers. »

 

Bernard et cette représentante de l’Union des femmes vietnamiennes discutent de l’évolution du droit des femmes dans la région. « Les mesures contre l’alcool au volant ont, par effet ricochet, réduit les violences conjugales », explique le président de Mékong Plus.

 

Grâce à son réseau dans les villages, Ánh Dương et Mékong Plus Center collabore directement avec l’Union des femmes, en proposant un soutien financier, psychologique et parfois juridique. « Nous aidons les femmes à emprunter de petits capitaux pour l’élevage ou le petit commerce. Quand une femme est malade, nous lui rendons visite et lui apportons un soutien financier, par exemple 200 000 dôngs par visite. Le groupe de femmes se soutient mutuellement en cas de problèmes de santé ou de difficultés », poursuit la septuagénaire.

 

De son côté, Mékong Plus a créé des espaces de travail destinés aux femmes. Confection de souvenirs à partir de matériaux recyclés, ateliers de couture, les produits sont ensuite revendus par l’organisme afin de générer des revenus pour les travailleuses et de soutenir les projets en cours. Assise en tailleur, les mains occupées, Phan Thị Nga explique que ces ateliers sont aussi des lieux de soutien et de parole. « J’ai été formée par Mékong Plus, puis je transmets ce que j’ai appris aux autres femmes du groupe. Ici, on peut parler des difficultés rencontrées dans nos foyers, même des violences conjugales, de moins en moins fréquentes, mais qui continuent d’exister. On peut se soutenir et signaler les situations qui ne sont pas normales. »

Le groupe de couturières. Selon Phan Thị Nga, les femmes les plus vulnérables sont celles « qui vivent dans des zones reculées, qui n’ont pas accès à l’information ou qui se marient trop jeunes, et qui n’ont pas pu faire beaucoup d’études ».

 

Bernard se souvient encore d’une scène qui l’a profondément marqué lors de la visite d’un couple. « J’ai vu un matelas dans la porcherie. J’ai demandé ce qu’il faisait là, et la mère de famille m’a répondu qu’elle préférait dormir dans la porcherie plutôt que de subir les accès de colère de son mari ivre. Il reste encore beaucoup de progrès à faire, mais petit à petit, on avance. Et cela passe par l’ensemble de ces programmes d’éducation et de microcrédit, qui peuvent changer durablement les choses, sur plusieurs générations, dans le delta. »

 

Guillaume Marchal / Crédit photo Guillaume Marchal

 

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