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Français en Asie, quelles sont leurs stratégies pour s’adapter ?

mars 30, 202512 min read

En 2024, 1,7 million de Français étaient officiellement établis hors de France, selon les chiffres publiés par le ministère des Affaires étrangères (MAE). Parmi eux, seuls 7,3% sont basés en Asie, continent éloigné de la France à la fois géographiquement et culturellement. Alors, comment ces Français d’Extrême-Orient s’adaptent-ils à leur pays d’accueil ? Quels sont leurs stratégies, leurs challenges et leurs victoires ? Nous avons interrogé 8 expatriés de nationalité française vivant en Asie de l’Est et du Sud-Est ainsi que la sociologue Aurélia Ishitsuka, qui a rédigé une thèse sur l’expérience expatriée des jeunes professionnels à Shanghai, pour ébaucher des éléments de réponse.  

« C’est le réseau qui m’a aidé. »

« [Avec ma compagne], on a décidé de chercher du travail en Asie pour changer d’air » explique Sébastien, à la tête d’une agence immobilière à Phnom Penh. Arrivé au Cambodge par opportunisme, d’après ses dires, lui et sa famille s’épanouissent aujourd’hui dans ce pays d’où ses parents sont originaires. Une même envie d’ailleurs animait Florence avant son départ pour la Thaïlande, où elle est installée depuis deux ans. « C’est avec une opportunité de VIE [volontariat international en entreprise], que j’ai pu passer ce cap » confie-t-elle. La chercheuse Aurélia Ishitsuka observe que « les institutions françaises soutiennent la vie des jeunes diplômés ». En effet, le dispositif du VIE permet aux entreprises françaises de réduire les coûts tout en embauchant une main d’œuvre française qualifiée. Nombre de Français franchissent le pas de l’expatriation grâce à un VIE ou VIA (volontariat international en administration). C’est par ce biais qu’Amaury a obtenu son premier visa de travail en Chine et travaillé pendant plusieurs années au sein d’Ubifrance (depuis 2015, Ubifrance est devenu Business France).

Thuy Anh (à droite) et sa famille dans un restaurant d’Hong Kong.

« Au-delà des aides institutionnelles, les Français bénéficient plus largement des réseaux d’alumni ou d’associations diverses et variées » note Mme Ishitsuka. C’est le cas de l’association des Franco-Asiatiques en Chine (AFAC), créée en 2014 et regroupant aujourd’hui plus de 400 membres basés principalement à Shanghai mais aussi à Pékin, Canton, Shenzhen et Hong Kong. Thuy Anh, Française d’origine vietnamienne, vivant à Hong Kong depuis 2016, explique qu’il y a beaucoup d’évènements centrés sur le networking dans la cité portuaire et le dit tout de go : « c’est le réseau qui m’a aidé ». En plus de groupes d’échanges virtuels, les expatriés bénéficient donc souvent d’un réseau de personnes physiques leur facilitant l’insertion sur le marché du travail en Asie. Des lieux dédiés à la communauté française sont également très populaires tel le café des stagiaires installé à Bangkok, Saigon (Hô Chi Minh-Ville), et qui avait connu un très grand succès à Shanghai avec ses trois établissements avant de fermer ses portes dans cette ville, à la suite de la pandémie du Covid-19. 

Relever les challenges de l’insertion professionnelle en Asie

Une fois entrés sur le marché du travail asiatique, les Français se frottent souvent à de nombreux défis. Un constat : la différence culturelle à laquelle nos interviewés ont été confrontés uniformise leurs discours. Et parfois, même des personnes « racisées » se mettent à juger les us et coutumes locales de leur pays d’accueil. Pour Aurélia Ishitsuka, « ce genre de discours culturaliste sert à justifier les raisons pour lesquelles on doit tout le temps être derrière ses employés et cela met également en valeur les compétences du locuteur ». Ce prisme de l’altérité semble donc devoir être dépassé pour une meilleure intégration au sein du pays d’accueil. C’est la vision d’Helena, qui a vécu pendant 10 ans à Pékin avant de rentrer en France en 2023 : « Il faut faire preuve d’empathie et prendre chaque personne au cas par cas, s’intéresser au driver de chaque individu ». Cette Française qui n’aime pas les clichés a managé jusqu’à huit personnes au sein d’une startup. « J’ai conscience d’avoir collaboré avec des gens extraordinaires » se souvient-elle.

Helena (deuxième à droite, en haut) et son équipe à la Grande Muraille.

Travailler dans un environnement culturel qui n’est pas le sien permet aussi de mieux connaître ses limites et de savoir qui l’on est, se construire par rapport à l’Autre. Pauline qui vit au Japon depuis près de 15 ans, raconte : « Au début, j’ai essayé d’être japonaise et ça m’a libérée de savoir que je serai toujours une étrangère. Aujourd’hui, je fais ma Française, quand je suis en vacances, il ne faut pas me déranger » dit-elle en souriant. Angélique Masse-Nguyen, fondatrice du média digital Noi qui s’adresse aux femmes vietnamiennes, vit au Vietnam depuis 10 ans. Elle s’exprime ainsi quant aux challenges de l’adaptation à son milieu professionnel : « j’ai dû accepter que je n’allais jamais comprendre à 100% les gens avec qui je travaille. Je sais très bien que jamais, je ne comprendrais la culture vietnamienne dans son entièreté et qu’il y aura toujours plein de choses qui sont impalpables pour moi ». Pour autant, l’entrepreneuse française est très heureuse dans ce pays dont elle a accepté ne pas tout comprendre. La clé du bonheur ?

Angélique Masse-Nguyen (deuxième à droite), fondatrice du magazine Noi, et une partie de son équipe.

« Autant faire mon shopping entre ce que je veux faire ou pas. »

70% des Français inscrits au registre du MAE le sont depuis plus de 5 ans. La stabilité de la communauté française établie hors de France semble pérenne. Cette population a souvent fondé une famille sur place. Une fois ce nouveau pas franchi, quel est le regard que portent ces expatriés sur leur intégration au sein de la société en Asie ? Pauline affirme qu’au Japon « tout est fait pour suivre un certain schéma. Les Japonais se bloquent beaucoup et on dirait que sortir de ce carcan ce n’est pas possible mais en fait, si ». Et pour preuve, elle a intégré les codes mais ne se met plus la pression : « autant faire mon shopping entre ce que je veux faire ou pas ». De son côté, Amaury vit maintenant à Taïwan depuis 2017 et raconte : « Je me vois comme un passager clandestin. Si quelque chose ne me plaît pas, je peux faire un pas de côté ». Des stratégies intelligentes pour se fondre dans le décor, tout en gardant son identité. Pour Angélique, cela va même plus loin : « En fait ça me facilite la vie [de ne pas tout comprendre], et je ne suis pas dans le jugement des autres. Comme ça, je ne suis pas frustrée dans mon quotidien tout le temps parce que ce n’est pas comme je voudrais que ce soit ».

Sébastien et sa famille aux temples d’Angkor 

« Ce qui me préoccupe, ce sont mes enfants. »

Les Français en Asie évoluent dans un milieu social très international. Comme l’a observé Aurélia Ishitsuka pendant ses recherches de terrain « tout est fait pour que les gens restent entre eux ». Julie*, pourtant basée à Séoul depuis une dizaine d’années, se confie : « Mes amies coréennes ont soit vécu à l’étranger, soit elles sont en couple avec des hommes étrangers ». Même son de cloche chez Amaury pour qui la majorité du cercle social est « biculturel ». D’après Angélique, cela est dû à son environnement : « mes enfants vont à l’école internationale, je travaille dans un milieu international donc on est toujours dans des cercles qui sont quand même assez internationaux ». La difficulté à sortir de son microcosme interroge certains Français quant à l’avenir de leurs enfants.  « Ce qui me préoccupe ce sont mes enfants, cela me ferait de la peine qu’ils soient considérés comme des étrangers » lâche Pauline. De son côté, Julie est plus catégorique : « la vie de mes enfants, je la vois en France ».  Pour d’autres, les choses sont plus nuancées. Angélique s’en remet majoritairement à sa nounou pour s’occuper de sa famille et affirme que : « c’est quand tu élèves tes enfants dans une autre culture que tu découvres ce qu’est ta propre culture ». Et Amaury de conclure, « on donne une version très édulcorée de l’éducation traditionnelle taïwanaise à nos enfants et on essaye de prendre les bons côtés des deux systèmes, occidental et chinois ».

Lauriane Roger-Li

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