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Migrations asiatiques : à la rencontre des Kurdes de Tokyo

août 25, 202521 min read

Article et photos par Guillaume Marchal.

Fuir la répression, traverser les continents et reconstruire sa vie aux portes de Tokyo. Depuis les années 1990, des milliers de Kurdes, apatrides, ont trouvé refuge au Japon, pays réputé « pacifiste » mais doté de l’un des systèmes d’immigration les plus stricts au monde. Aujourd’hui, alors que les discours nationalistes et la haine en ligne se multiplient, le soutien communautaire devient vital. Entre champs de blé, salles de classe et fêtes du Nouvel An kurde, Banh Mi Média a rencontré celles et ceux qui font vivre la solidarité kurde au Japon.


Osman, sur son terrain à Inzai, au nord de Tokyo. Kurde d’une quarantaine d’années, il a fui la Turquie il y a dix ans pour s’installer au Japon. Marié puis divorcé d’une Japonaise, ses enfants ont découvert leur famille restée au Kurdistan en janvier dernier.
©Guillaume Marchal

Photo de la ville de Warabi. Entre 2004 et 2023, le nombre de ressortissants étrangers à Kawaguchi est passé de 14 679 à 39 553, soit une hausse de plus de 169 % en vingt ans, relève Nippon.com.
©Guillaume Marchal

Plus les kilomètres passent, plus la verticalité des gratte-ciels s’estompe, laissant place aux paysages tranquilles de la campagne au nord de Tokyo. Les mains au volant de sa Toyota, Osman inspire sereinement. Originaire de l’est montagneux de la Turquie, ce Kurde de 43 ans a fui sa région natale il y a plus de dix ans pour rejoindre le Japon. Osman s’est installé loin du bourdonnement du centre-ville, dans la préfecture de Chiba. « De nombreuses personnes se rendent au Japon pour trouver un emploi. Pour moi, ce n’était pas le cas. C’était lié aux problèmes politiques dans mon pays. La situation en Turquie était instable, j’ai préféré me protéger », explique-t-il dans un japonais parfait.

Le cas d’Osman n’est pas isolé. Située au nord de Tokyo, la préfecture de Saitama recense un peu plus de 3 000 habitants kurdes. Une grande partie de la communauté a rejoint l’archipel au début des années 1990, alors que l’armée turque affrontait le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) dans un conflit armé. L’image pacifiste du Japon et une exemption de visa de trois mois pour les résidents turcs expliquent les prémices de cet exode. Cette migration s’est poursuivie pendant des décennies, de nombreux Kurdes de Saitama encourageant leurs proches à les rejoindre, formant ainsi des communautés fondées sur des liens tribaux. Une majorité de Kurdes sont arrivés avec des autorisations de séjour de courte durée. Dans l’attente d’un statut de réfugié politique, beaucoup sont contraints de rester illégalement dans le pays. Très peu obtiennent gain de cause ; seule une personne kurde a réussi à faire plaider l’immigration japonaise en sa faveur.

Sans papiers en règles, il est plus difficile d’obtenir un travail légal et encadré. Selon le milieu associatif, 80 % des Kurdes travaillent dans des entreprises de BTP (Bâtiment et Travaux publics). Osman opère dans une petite entreprise de démolition. Aujourd’hui, l’homme à la carrure imposante et au sourire contagieux n’est pas à la tâche. Lorsqu’il ne travaille pas sur les chantiers, il s’adonne à sa passion : l’agriculture.

L’espoir est dans le pré

Sa voiture s’enfonce à travers les prés avant de s’arrêter devant une ferme. « Les personnes qui s’en occupent me donnent gentiment des œufs le week-end. Je me sens à ma place ici et ne subis jamais de discrimination », sourit-il. Un peu plus loin, une grande surface l’attend pour lui remettre des légumes invendus. « C’est ma routine du dimanche. Je viens récupérer des choux pour mes bêtes », raconte-t-il. Osman possède une petite ferme en haut d’une colline. Oies, poules, moutons et biquettes se ruent vers lui alors qu’il entre dans son enclos. L’homme a aussi acheté plusieurs parcelles de terre autour d’Inzai pour y cultiver des céréales, notamment du blé. Une partie de ses récoltes est distribuée gratuitement à des familles tokyoïtes originaires du Kurdistan, notamment à Saitama. « À mon arrivée au Japon, l’intégration a été très difficile, en ville je subissais des remarques, de la marginalisation. La solidarité de la communauté m’a beaucoup aidé. À travers ce petit geste, je veux perpétuer cet accueil », confie-t-il. Ce travail agricole lui permet de s’échapper de la réalité des chantiers, qu’il décrit comme « un travail éreintant, souvent réalisé dans des conditions dangereuses ».


Osman est en train de décharger des palettes dans l’un des supermarchés qui lui accordent les invendus pour ses bêtes.
©Guillaume Marchal

Osman déplore que, poussés par des contraintes financières, « beaucoup de Kurdes s’exposent à des risques importants sans couverture sociale ». Un peu plus loin, assis sur le capot de sa voiture face aux montagnes, il se laisse aller à la rêverie. « Mon objectif, c’est que davantage de Kurdes se tournent vers l’agriculture. Beaucoup étaient déjà fermiers ou cultivateurs au pays. Leur vie serait bien plus paisible ici qu’au cœur de la ville. J’aimerais créer une communauté plus soudée, et bâtir une existence simple, ensemble ». Pour concrétiser ce souhait, il peut compter sur l’aide précieuse de son ami japonais Ishi, un sexagénaire installé dans la région de Chiba.


Ishi est un homme d’engagement. Ses champs, situés à proximité de l’aéroport de Narita, ont longtemps été au cœur de sa lutte contre l’extension de ce dernier, qui devait empiéter sur des zones agricoles de la région. ©Guillaume Marchal

Photo d'Ishi dans sa serre. L’homme a dédié sa vie à l’agriculture et loue aujourd’hui ses parcelles à des riverains ainsi qu'à des Kurdes de la région. ©Guillaume Marchal

Ce dernier met gratuitement à disposition une partie de ses terres pour ceux qui souhaitent cultiver. « Osman est venu me voir il y a deux ans. Il ne savait pas cultiver la terre ni utiliser un tracteur, alors je lui ai appris. Je lui ai dit qu’il pouvait se servir de mes machines quand il le voulait », raconte Ishi, le sourire aux lèvres. Autour d’une patate douce braisée et d’un thé vert fumant, les deux hommes rêvent d’un avenir fertile. « Si d’autres Kurdes souhaitent faire de l’agriculture ici, je suis prêt à partager mes outils, mon tracteur, et même leur laisser utiliser des terres disponibles. Ce serait une bonne chose pour le Japon aussi, car le pays manque cruellement d’agriculteurs », soutient Osman.

Ishi acquiesce : « Il est venu ici avec des doutes, mais cet endroit représente un rêve pour lui. Il veut y créer un village kurde, non seulement pour s’y sentir bien, mais aussi pour partager la richesse de sa culture avec les Japonais. Organiser le Newroz [nouvel an kurde, NDLR], des mariages, cultiver ensemble… se réunir par le travail de la terre et la transmission de culture. Osman pense aux générations futures, il compte mener à bien son projet pour eux, pour leur donner cette chance », conclut Ishi.

Une cinquantaine de kilomètres de là, dans le centre-ville de Tokyo, d’autres rêvent aussi d’un monde plus équitable entre les communautés.

Émancipation des femmes et enfants kurdes

Figure inspirante de la solidarité japonaise envers les Kurdes, Naomi Katayama est professeure de japonais à l’université Toyo. Depuis une dizaine d’années, cette chercheuse s’investit activement auprès de la communauté kurde de Saitama. Elle est notamment l’autrice d’un article académique consacré à la coexistence multiculturelle entre Kurdes et Japonais dans cette région. Ses travaux portent sur les barrières linguistiques et culturelles, en particulier chez les femmes kurdes, ainsi que sur les inégalités d’accès à l’éducation pour les enfants.


Naomi Katayama à l’Université de Toyo à Tokyo. Plus de 30 000 étudiants ont intégré l'université privée de Tōyō. Seule une étudiante kurde fait partie des rangs des élèves. « Elle a dû fournir des efforts considérables pour y accéder », explique Naomi Katayama.
©Guillaume Marchal

En 2015, elle répond à un appel à bénévoles lancé par les Kurdish Culture Association Japanese Classes. Elle commence alors à enseigner le japonais à des mères de famille et à des enfants, avec pour objectif de briser les barrières culturelles et « apprendre à mieux se connaître ». Selon Naomi Katayama, « pour construire une véritable coexistence multiculturelle, il est essentiel de renforcer les liens de confiance entre résidents japonais et étrangers, tout en assurant une implication active des autorités locales ». Au fil de son engagement, elle constate que de nombreuses femmes kurdes se heurtent à un plafond de verre au Japon.

« Beaucoup ont peu, voire jamais, été scolarisées, parfois même pas en turc, en raison des discriminations subies en Turquie. L’éducation des filles n’est pas toujours valorisée et, même lorsqu’elles parlent turc, nombreuses sont celles qui ne savent pas l’écrire. En arrivant au Japon, ou même en y naissant, elles deviennent dépendantes de leur mari, qui maîtrise généralement mieux la langue japonaise », observe-t-elle. Ces cours visent donc à encourager leur autonomie et à élargir leurs perspectives. Sa collègue Takako Komuro, également engagée auprès des Kurdes, enseigne à des enfants dans un lycée municipal de Kawaguchi, dans la préfecture de Saitama.

Pour lutter contre les inégalités, cette jeune retraitée a lancé les « cours de japonais pour les Kurdes ». Comme Osman, elle espère un avenir professionnel plus accessible pour les jeunes générations kurdo-japonaises et souligne leur désavantage structurel face au système éducatif japonais. À Kawaguchi, 95 % des collégiens poursuivent leurs études au lycée, contre seulement 50 % des élèves kurdes. Au Japon, l’apprentissage à la maison est central, alors qu’en Turquie rurale, l’école est souvent la seule source d’éducation, ce qui complique l’adaptation. À cela s’ajoutent des inégalités économiques : les juku, cours privés quasi indispensables pour intégrer un bon lycée, restent hors de portée de nombreuses familles kurdes. « Nos cours de japonais deviennent alors un soutien essentiel », souligne Takako Komuro, qui aide aussi les familles dans leurs démarches administratives.

« Nous constatons déjà des avancées majeures. Certaines élèves en décrochage ont pu intégrer un parcours universitaire. Lorsqu’ils sont diplômés d’un établissement japonais, ils peuvent candidater à un visa de travail et rester légalement dans le pays », se réjouit Naomi Katayama. Pour favoriser la coexistence multiculturelle, la Japan Kurdish Cultural Association propose également des cours de soutien à la communauté, ainsi que de nombreux événements artistiques et solidaires. « L’approche de l’intégration par la culture est essentielle pour la communauté », souligne-t-elle.

La culture face aux discriminations

Le manque de communication et de compréhension mutuelle entre Japonais et Kurdes a nourri un climat de peur. Depuis 2023, la communauté a connu des vagues de harcèlement en ligne et plusieurs manifestations anti-kurdes, alimentées par des reproches sur la gestion des déchets ou d’anciens incidents de tapage nocturne. Les autorités locales estiment pourtant que ces faits restent isolés et que la réaction hostile est disproportionnée. En juillet 2023, une altercation à l’arme blanche entre deux jeunes Kurdes, suivie d’un désordre aux urgences, a braqué les projecteurs sur la communauté.


Vakkas Colak à son bureau, au siège de l’Association culturelle kurde du Japon. L’organisme est situé à deux pas du restaurant Happy Kebab, tenu par des résidents kurdes. Cette enseigne a été la cible d’appels téléphoniques calomnieux et de menaces, relevant du harcèlement.
©Guillaume Marchal

« Au Japon, il existe depuis longtemps des discours haineux visant d’autres communautés, mais pour les Kurdes, la situation s’est brutalement détériorée après cet incident à l’hôpital », note Vakkas Colak, président de l’Association culturelle kurde du Japon. Désormais, l’extrême droite instrumentalise cette minorité pour séduire un électorat conservateur, une rhétorique reprise récemment par le Parti libéral-démocrate (PLD). « Dépourvus de nation souveraine et de soutien extérieur, les Kurdes deviennent une cible facile », déplore-t-il. Une enquête de NHK a recensé plus de 25 millions de publications incendiaires en japonais visant cette communauté entre avril 2023 et avril 2025.

Une stratégie payante : en juillet dernier, le parti ultra-conservateur Sanseitō a fait une percée historique, passant de 1 à 15 sièges à la Chambre haute. Face à cette haine, Vakkas et son organisme proposent une solution : « favoriser la compréhension mutuelle entre les peuples ». L’ONG organise chaque année des cours de japonais et de kurde, ainsi que des formations aux usages et codes sociaux pour faciliter l’intégration tout en préservant l’identité culturelle kurde. Pour apaiser les tensions avec certains riverains, elle a également mis en place, avec des bénévoles, des patrouilles de sécurité et des actions de nettoyage. « Nous organisons aussi des concerts et des cours de cuisine. Notre objectif est de maintenir une communauté kurde sûre et solidaire, tout en promouvant nos traditions et en informant les Japonais sur les réalités kurdes, au Moyen-Orient comme ailleurs », précise Vakkas Colak.

Chaque année, l’association réunit les Kurdes de Tokyo et d’ailleurs autour du Nouvel An kurde, le Newroz, célébré le 20 mars. « Nous perpétuons cette tradition. C’est un moment important pour nous rapprocher de notre culture et de notre fierté nationale », commente Vakkas Colak. En ce jour symbolique pour les résidents kurdes, des drapeaux jaunes, verts et rouges flottent fièrement dans le ciel tokyoïte, tandis qu’en famille, les mains s’affairent à préparer les dolmas, de la viande bouillie enveloppée dans des feuilles de vigne.


Image du Newroz, nouvel an kurde, célébré à Saitama en 2018.
©Carl Court charité organisme.

Longtemps réprimée en Turquie, en Irak et en Iran, cette fête revêt aujourd’hui une dimension politique et constitue un symbole d’identité nationale. Selon les légendes ancestrales, cette célébration puise ses origines dans l’histoire d’un roi tyrannique nommé Dehak, qui terrorisait le peuple kurde et imposait son oppression.

Un jour, un courageux forgeron nommé Kawa se souleva contre lui, aidé de ses fidèles. Dehak et ses soldats tombèrent face à la révolte populaire lors de la nuit du 21 mars, marquant ainsi le jour de célébration nationale kurde. Pour symboliser la liberté et la fin de l’oppression, Kawa alluma alors un immense brasier au sommet d’une montagne. Un feu qui, encore aujourd’hui, à l’image des danses kurdes entamées dans les rues de Tokyo, incarne la résistance du peuple pour affirmer son identité.

Guillaume Marchal
Traductrice 美玲菜 Myléna

Tagged In:#culture, #people,
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