Alors que les films asiatiques suscitent de plus en plus d’intérêt auprès du grand public, leur visibilité reste un effort à poursuivre dans les festivals occidentaux. Comment est représenté le cinéma asiatique en Europe ? Quelle place les cinéastes asiatiques occupent-ils dans l’espace des grands festivals européens ? Habitué à couvrir le festival de Cannes et de la Mostra de Venise, Laurent Hou raconte les coulisses des rendez-vous internationaux du 7e Art. Ses anecdotes, ses ressentis, et ses réflexions sur l’évolution de la représentation du cinéma asiatique en Europe : une écriture à la première personne, dans l’objectif d’un photographe des plus grands festivals de cinéma.
De Pékin à Cannes : ma rencontre avec la photo.
Créer des images
J’ai eu la chance de commencer la photographie un peu par hasard. J’ai suivi les pas d’un ami, puis j’ai été au contact de grands correspondants de presse, lorsque j’étais à Pékin. Et un jour, je décroche un poste de photographe des événements artistiques et culturels de l’ambassade de France à Pékin. Mon premier job en tant que photographe. Très vite, je compose un beau portfolio avec des artistes connus, chinois comme français. Mais j’acquiers surtout une légitimité dans mon travail : l’ambassade est une institution officielle et prestigieuse. Je photographie mon premier festival de cinéma en 2016, à Pékin. Jamais je n’imaginais que ça serait le premier d’une longue série. Je ne shoote aucun autre festival jusqu’à Cannes 2021. Je ne m’étais pas imaginé qu’un jour, je deviendrais photographe de festival. Je me positionne plus naturellement vers un travail de photographe-artiste. Mais, les festivals sont désormais mon cœur de métier. Ce qui me fascine, c’est le travail sur l’image dans le domaine du cinéma. Lumière, mouvements de caméra… Autant de paramètres dont on ne peut que rêver en tant que photographe. La célébrité, en soi, ne m’intéresse pas. Mais, être au contact d’autres personnes qui fabriquent des images, c’est forcément stimulant.
Apprendre les codes
La première fois que je couvre Cannes, en 2021, je découvre un monde, une expérience humaine déroutante. Un événement de 12 jours au contact de stars durant lequel il faut comprendre l’organisation et les règles à respecter. Dans ce système, on finit par prendre ses marques, se familiariser avec les codes. Puis, on revoit souvent les mêmes têtes, entre Cannes, Venise et Berlin. On passe 10 à 12 jours avec les mêmes photographes, on se fait même des amis. Vus de l’extérieur, les tapis rouges sont synonyme de frénésie avec des photographes en constante compétition, qui se marchent dessus. Oui, on veut tous capturer une belle image. Oui, ça hurle, ça se bouscule. Au final, il y a aussi beaucoup d’entraide entre photographes.
Se faire sa place en tant que photographe asiatique
Trop asiatique ou trop occidental ?
Le fait d’être photographe asiatique est une particularité. Le milieu des photographes des grands festivals européens est très masculin et presque dépourvu de personnes de couleur. Je n’ai pas l’impression d’avoir eu de problème à m’intégrer en tant que personne métisse asiatique (dont l’apparence est pourtant plus asiatique que européenne). En revanche, il m’arrive par moments, en tant que métisse, d’avoir cette impression d’être mis dans des cases par les personnes avec qui je travaille. Pour le même travail, on peut me dire que j’ai un style trop occidental, ou encore trop asiatique. Mais qu’est-ce que ça veut dire, au juste, en photographie? Les influences ont pourtant lieu dans les deux sens, non ? Tout comme les grands films américains et européens ont influencé de nombreuses productions asiatiques, la photographie des films de Wong Kar Wai a eu un impact considérable en Occident. Et elle est à la fois l’œuvre du réalisateur et de son directeur de la photographie, qui est Australien.
Accéder aux cinéastes asiatiques, en tant qu’Asiatique
Il faut l’avouer, le fait d’être asiatique et d’avoir vécu 7 ans en Chine a un impact dans la manière dont je photographie les festivals de cinéma. J’accorde plus d’attention aux films, acteurs et célébrités venues d’Asie que mes collègues. J’ai baigné dans un univers visuel composé de célébrités asiatiques sur toutes les publicités. Donc, j’y suis forcément plus sensible. Bien entendu, cela me donne aussi une place. Parler la langue, baigner dans certaines cultures et posséder certains codes font que j’ai plus de chance de travailler avec des célébrités asiatiques, et encore plus chinoises. Parfois, je suis surpris de voir à quel point des collègues méconnaissent les célébrités asiatiques, alors que je suis très loin d’être un expert moi-même. Ceux qui travaillent pour les grandes agences de presse ont pourtant tout intérêt à bien connaître les célébrités asiatiques : les photographies peuvent être publiées et générer des revenus.
Croiser les regards de chaque culture dans mon objectif.
Des identités sous-représentées
Il y a quelques années, Rosé des Black Pink a marché sur le tapis cannois sans être annoncée par le protocole. Il n’y a quasiment pas eu d’images. Je fais partie des très rares à l’avoir photographiée. Moi non plus, je ne l’ai pas reconnue sur le moment. Pourtant, en la voyant, en regardant sa tenue et son maquillage, je sens qu’il s’agit de «quelqu’un» donc je la photographie. On a beau assister à une percée d’une partie des cultures asiatiques, la plupart des photographes ne se sont pas encore adaptés à cette réalité.
Un jour, un collègue me voit commencer à shooter et me demande : « Elle, qui c’est ? Pourquoi tu la photographies ? ». J’explique qu’il s’agit d’une actrice chinoise connue. Et lui me rétorque : « Ah OK, connue, mais en Chine… Mouais ».
Quand il s’agit de la Chine, du Japon, de la Corée, et encore plus quand il s’agit d’autres pays d’Asie, beaucoup de photographes de tapis rouge ne sont pas très enthousiastes à l’idée de photographier des célébrités asiatiques. Cela contribue à leur sous-représentation en Occident.
Dans l’organisation des festivals, les films asiatiques, qui ont pourtant de grandes vedettes dans leur casting, sont souvent projetés lors des séances de début d’après-midi ou lors des séances tardives, quand bien même ils peuvent repartir avec un prix. Jamais lors des séances principales avec le plus grand tapis rouge de la journée, qui sont systématiquement consacrées à des films américains ou européens.
Le public aussi fait cette différence. Le cinéma coréen, avec les dramas, ou encore la K-pop, a des fans à la fois asiatiques et européens. Et oui, la Corée du Sud a le vent en poupe auprès des Occidentaux ! En revanche, lorsqu’une vedette chinoise montante est présente, des fans se tiennent là, avec des banderoles. Ils les interpellent. Mais ils sont toujours moins nombreux. Ce sont principalement des Chinois, installés en Europe.
L’impact des différences culturelles
Je constate un manque d’enthousiasme des photographes lorsqu’il s’agit de photographier des célébrités asiatiques, que ce soit sur le tapis rouge ou en photocall. Comment l’expliquer ? Si les photographes ont surtout des canaux de distribution qui ne concernent pas l’Asie, la valeur des images est moindre. Côté tapis rouge, je remarque souvent que les équipes de films asiatiques n’ont pas la même aisance que les stars américaines. Manque d’expression, poses peu variées, démarche monotone… On est bien loin du “show à l’américaine” dont raffolent les photographes, lors des festivals.
Mais les stars asiatiques ne gèrent pas leur image de la même façon que les stars occidentales.
Tout doit être lisse et neutre, le faux pas est la plus grande peur. Seulement deux expressions sont autorisées : visage neutre ou léger sourire en coin, et petit signe de la main, qui ponctuent des poses strictes et codées. Bref, tout ce qu’il ne faut pas faire quand on cherche de la visibilité dans les médias occidentaux ! Évidemment, ça en conforte certains dans leurs idées préconçues : les Asiatiques ne peuvent qu’être trop sérieux et pas drôles. Et pourtant, la culture du rapport aux médias et la compréhension du rôle de photographe en Europe ne sont pas non plus sans obstacle, car les cultures et habitudes professionnelles sont différentes. S’ajoute à tout ça un manque d’enthousiasme de certains photographes, pour des raisons diverses comme :
- La fatigue ;
- Le “service minimum” ;
- L’editing des photos trop pesant.
S’exprimer en tant que photographe, au-delà des festivals
Capturer des moments, hors du cadre
Quand je fais des portraits d’acteur.ices en dehors du tapis rouge, ce sont pour moi des moments où je peux exprimer davantage mon style. Les personnes posent en solo pour le photographe, et les images sont ensuite médiatisées. C’est à ce moment-là qu’on peut produire des images plus personnelles, plus intéressantes. Par exemple, lors de la dernière Berlinale, j’ai photographié deux actrices, Liu Hoacun et Wen Qi, ainsi qu’un acteur, Zhou You, du film de Vivian Qiu, Girls on Wire. Lors de ces sessions de portraits, j’ai voulu être plus créatif, avec un style en adéquation avec celui du film. Mais ma photo préférée sur un tapis rouge reste celle de Tilda Swinton (qui n’est pas asiatique !), arrivée à l’improviste à une séance de début d’après-midi à Venise, en courant sur le tapis, et vêtue d’une longue robe noire. Sur cette photo, elle semble être une sorcière en lévitation ! Mon coup de chance ? J’ai réussi à capter son clin d’œil.
Se retrouver devant l’objectif
Les tapis rouges offrent des moments insolites. Cette année à Cannes, Spike Lee est venu poser au milieu des photographes. Résultat : j’apparais à ses côtés sur une double page du magazine Gala Croisette ! L’an dernier à Venise, George Clooney décide de faire le show avec les photographes. Il serre la main à plusieurs d’entre nous en plein tapis rouge. Clou du spectacle : il jette son dévolu sur moi, de façon complètement aléatoire, pour un court échange verbal, immortalisé par la télévision italienne. C’est aussi ça les festivals. L’occasion de faire de vraies rencontres inattendues et d’échanger avec des célébrités. Pour autant, on ne me verra jamais poster des selfies avec les personnes que je photographie. Je ne m’inscris pas dans ce jeu de représentation. Au contraire, je traite les célébrités comme n’importe quelle autre personne, avec respect. Je ne sombre ni dans l’adoration ni dans le côté bête de foire.
Le rôle du photographe à travers les grands festivals
Placer le curseur sur l’ambivalence du cinéma
Le cinéma et certaines cultures asiatiques connaissent de plus en plus de succès, mais ce n’est pas parce qu’une célébrité ou une œuvre est asiatique que je vais forcément me retrouver dans les valeurs qu’elle véhicule. Je suis souvent ravi par les films d’auteur asiatiques, quel que soit le pays. Mais comment se réjouir du succès d’une star prise au piège d’un système qui l‘exploite
Donner davantage de visibilité au cinéma asiatique
Dans ce tissu complexe, j’ai tout de même à cœur de photographier au mieux les grands festivals et de travailler pour des clients de qualité. J’essaie de ne pas perdre de vue ce que je cherche à accomplir en tant que photographe, et si je suis content d’être un professionnel du tapis rouge, ce n’est pas une fin en soi pour moi. Bien sûr, si au passage je peux donner davantage de visibilité à des cultures asiatiques, c’est un joli bonus !
À propos de Laurent Hou
Photographe de festivals passionné par les arts visuels, Laurent Hou documente depuis plusieurs années les grandes scènes cinématographiques européennes, notamment Cannes. D’origine franco-chinoise, il offre un regard sur les parcours des cinéastes asiatiques et leur reconnaissance internationale. Après des études de sciences humaines, il se spécialise sur la Chine, où il vit de 2011 à 2017. C’est ici qu’il devient photographe, au contact de professionnels de renom, notamment des correspondants de la presse internationale. Ses images témoignent à la fois de son sens du détail, de sa passion pour les arts visuels et de son regard artistique en faveur d’une diversité culturelle.
Par Laurent Hou
Secrétaire de rédaction : Clémence Viola


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